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Fayçal : le retour de la bête curieuse

Il y a une semaine, je vous parlais de la jolie voix d’Angèle, et ses mélodies modernes. Et pour vous le rappeler, Angèle disait “j’ai un pied dans le rap game, mais je suis pas dans le rap game”.

Alors du coup, parlons rap game, mais ici, rap game bordelais : Fayçal.

Fin de transition.

 

Fayçal, c’est avant tout un rappeur underground amoureux des mots, des lettres, du français, et des trois en même temps. Il refuse d’être attaché au rap commercial, à ce milieu qu’il n’aime pas et ne partage pas ses valeurs. Alors avec lui, soit vous le connaissez par coeur, soit vous ne le connaissez pas. Vous imaginez donc qu’à la fin de cet article, vous serez de ceux qui le connaissent par coeur, et je vous promets, il y a de quoi.

 

Le déclic de 1998

Fayçal, (de son vrai nom Fayçal Brahim), nait en 1983 à Blaye, pas très loin de la belle endormie qu’est Bordeaux. Il commence dès le CM2 à écrire textes et autres poésies ; il obtient un BEP en électronique, puis sa professeure de français lui suggère de passer en L, vu son amour pour les lettres. C’est un peu ce qui a déclenché son envie de continuer dans cette voie, comme il aime le rappeler dans certaines interviews.

Au même moment, arrive 1998. Hormis la magnifique victoire de la France à la coupe du monde de football, Fayçal découvre les albums d’Akhenaton ou d’Oxmo Puccino. Du jour au lendemain, le poète décide de poser ses textes sur un rythme, et devient rappeur.

Il formera quelques crews, et notamment Second Souffle, avec son pote Keurspi, leur rap passant sur les radios locales. Le groupe se dissoudra en 2003 après deux ans d’existence, et Fayçal continue sa route seul.

 

Première oxymore : Murmures d’un Silence

En 2006 sort son premier album solo, Murmures d’un Silence. Des textes fins et travaillés, sur une musique mystique et atmosphérique, font de ce rappeur, “le poète intelligible”. Son album, édité sur le petit label Sonatine Musique, est vendu à plus de 1000 exemplaires. A réécouter aujourd’hui, si on aime le côté old school de la musique et le bon rap français des années 90.

 
La pochette du premier album du rappeur-poëte

Deuxième oxymore : Secrets de l’Oubli

3 ans plus tard, le deuxième album, Secrets de l’Oubli. Cet opus reste dans la lignée du premier, mêlant old school et les textes toujours aussi poétiques du rappeur. Mais Fayçal nous présente également sa ville dans un morceau qui sort du lot : Bordeaux. Dans La Belle Endormie, il décrit avec sarcasme et cynisme la vie de la ville. De jour comme de nuit, les bâtiments et les lieux, les gens, les Bordelais ou non, les commerciaux et dealers, bref, tout y passe. Le rappeur a d’abord écrit cette chanson pour ses proches, ses amis, mais très vite, la chanson est relayée et connue dans Bordeaux, et le clip compte aujourd’hui 800 000 vues sur YouTube.

 

Troisième oxymore : L’or du Commun

En 2013 sort L’Or du Commun, son troisième album. Cette fois, la démarche est différente : plus de feat (Demi-Portion, Nasme, L’Indis), plus de recherche musicale. Globalement, le disque est plus travaillé que les précédents, plus fin, plus détaillé. On retiendra Lettres de Noblesses, où le rappeur développe son texte sur les lettres de son prénom, dans une démonstration de technique incroyable de la langue française ; et Mélodie d’un Jour de Juin, à l’instru innovante pour Fayçal, puisqu’elle intègre la guitare acoustique, pour coller à cet esprit positif et frais de l’été. C’est aussi cet album qui va l’intégrer complètement sur la scène underground française.

 
Fayçal au Black Bass Festival en 2014

Quatrième oxymore : Bords Perdus

Sorti fin 2016, le format change puisqu’il s’agit d’un EP de 4 titres. Et le rappeur continue dans sa quête de renouvellement et d’innovation, la musique étant toujours plus travaillée, intégrant maintenant de l'électro, et les textes toujours plus déroutants. Ce qu’il faut savoir, c’est que Fayçal n’avait plus envie de continuer dans le rap, une sorte de lassitude, et de désolidarisation vis-à-vis de ce milieu, et de certaines de ses valeurs. Heureusement, son ami et producteur DJ Yepes, lui aussi bordelais, va l’encourager à reprendre à rapper.

Le résultat est différent et plus actuel, que ce soit dans la musique, où même dans la façon que le rappeur a de poser sa voix, plus aérée, presque chantée. Murs Mitoyens, critique du rapprochement physique des gens, mais aussi paradoxalement de leur éloignement, est celle qui sort le plus des quatres titres, selon son auteur, et je suis plutôt d'accord avec lui.

 

Cinquième oxymore : ?

Et puis, le jeudi 8 février, sort un nouvel extrait, un nouveau happening. Bête Curieuse, premier aperçu d’un cinquième album à paraître en 2018. La musique est un savoureux mélange entre des sons modernes et tendances, et un côté old school dans l’esprit. Le texte parle de l’auteur, sous l’angle du loup, solitaire et silencieux. Fayçal nous livre une introspection sur sa vie, son parcours, ses échecs, ses rêves, tout ce qui le définit aujourd’hui comme un artiste underground, indépendant. Le clip souligne visuellement ses propos, dans une simplicité et une ambiance inquiétante, puisque tourné dans les bois (à Blanquefort d’ailleurs), et montre la Bête Curieuse qu’est Fayçal.

 
Les plans sombres du clip "Bête Curieuse"

Voilà, vous êtes maintenant de ceux qui connaissent Fayçal, ce qui veut donc dire des amoureux des mots et du rap à l’ancienne (mais plus trop). Vous l’aurez compris, l’artiste a réussi sans promotion, sans communication, de manière indépendante. Et ça, c’est assez fou.

Maintenant, plus qu’à attendre la sortie de son album, en écoutant ou réécoutant ses anciens titres.

 

Je vous laisse tranquille, et vais retourner lire Verlaine, parce que la poésie, ce n’est pas que réciter un texte à l’école en faisant des gestes devant tout le monde.

Louis BONNIN