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Alex Turner, pas de répit pour le rêve britannique

L’égo disproportionné semble être livré avec la panoplie de rockeur; et il n’y a que ceux qui ont trouvés la confirmation des masses qui se permettent d’en afficher la tenue au grand complet. C’est à peut près à ça que ressemble Alex Turner aujourd’hui. Terminé le style minet des débuts, façon Mick Jagger des années chevelues, ou coupe au bol à la Beatles. Si Alex Turner revient sur le devant de la scène en ce début décembre illuminé, ce n’est pas pour la sortie du nouvelle album des Arctic Monkey. Ca aurait été trop beau. Non, c'est pour nous gratifier de la sortie du deuxième EP, « Dream Synopsis » de son second groupe, The Last Shadow Puppets ! Nous avons pu admirer son déhanché le 14 novembre dernier, interprétant « Les Cactus » de Jacques Dutronc, Ray Ban sur le nez. Fin de la nonchalance à la française (à prononcer avec l'accent anglais), place à l’exubérance britannique. De grands gestes, beaucoup de parade; mais un son bien plus rock que le pépère yéyé* des années 60. L’époque est plus nerveuse. 

 

 

 Une adolescence fluorescente

La carrière musicale d’Alexander Turner débute en 2002 avec le groupe Arctic Monkey, monté au détour d'un bar de Sheffield avec ses potes de lycée: Andy Nicholson à la basse, Matt Helders à la batterie et Jamie Cook à la guitare rythmique**. 

Par le miracle de la data, et particulièrement du réseau de fans qui entretiennent la diffusion des démos distribuées en fin de concert, la notoriété du groupe prend très vite de l'ampleur. Ca, et une distribution au compte goutte bien huilée comme une machine à broyer du tube par packs de douze. Il est important de constater qu’à l’heure où internet permet l’émergence de musiques par brassées entières, le retour à la démo enveloppée dans un papier craft fait-maison est une solution assez rustique, mais toujours appréciable. Il posséde le même charme certain qu'un kebab salade/tomate/oignon/sauce algérienne au retour d'une soirée: une planche de salut et un besoin viscérale non négociable pour les fans fauchés. La distribution comme amuse-bouche, voilà un concept intéressant. C’est en tout cas sur ce soucis du détail qu'il faut s'arrêter, pour qui souhaite sortir d’un lot de plus en plus dense. 

Il faut attendre 2005 avant qu’un premier EP composé de deux morceaux sorte au grand jour: Fake Tales of San Francisco et From the Ritz to the Rubble. Puis le premier concert sur la scène du Carling au Reading and leeds festival, scène dédiée aux groupes encore inconnus, pour que les téléphones se mettent à sonner.

 

Viendra le temps des labels et la signature chez Domino Records (Franz Ferdinand, Elliot Smith ou encore The Kills) en juin 2005. Le 23 janvier 2006 marque la sortie de leur premier album, « Whatever people say i am », dont les singles « I bet you look good on the dancefloor » et « When the sun goes down » arrivent en tête des charts britanniques. Viendra aussi le temps des séparations avec le départ et remplacement d’Andy Nicholson par le bassiste Nick O’Malley.

Sous ce nouvel auspice, leur second album "Favourite Worst Nightmare", puis le troisième, "Humburg" sortent respectivement en 2007 et 2008. Cet album marque le début d'une longue période de collaboration avec Josh Homme, leader des Queen of Stone Age. "Suck it and see it" quatrième album d'Arctic Monkeys sort en 2011. Si le Riot Van des débuts sonnait comme une fin d'après-midi brûlante, "AM", le cinquième album est une ballade au plus profond d'une nuit noire. Place à la réfléxion, aux vapeurs éthyliques, aux textos qui ne répondent pas et à cette ombre féminine qui n'en finit pas de tourner. Mads Sounds pour seule rédemption.

 

Du singe à la poupée

C'est dans un autre registre musical qu'Alex Turner retrouve son compagnon de fortune, Miles Kane (leader de The Rascals) afin de créer The Last Shadow Puppets. On se souviendra de l'ouverture frénétique du premier album, "The Age of Understatement", et de tout ce rodéo express qui avait constitué ce premier album. Il aura fallut 8 ans avant la sortie du second album "Everything you've come to Expect" qui lui, bien loin de la cavalcade westerienne du dernier, adopte une posture beaucoup plus aérienne. Vous commencez à comprendre la musique, le jeu des instruments et l'ajout de violons ("Dracula Teeth")  ajoutent une troisième dimension à l'exercice.

Ce second EP, sorti ce 2 décembre est un EP de reprises. On y ré-entend une version plus poussée d"Aviation", morceau figurant sur le dernier album, ainsi que la reprise des "Cactus" de Dutronc. Si le clip d"Is this what you wanted" peut sembler étrange - et il l'est, avec un Alex Turner en plein Delirium Tremens - "Is this what you wanted" reste une magnifique ballade composée par feu Léonard Cohen, et reprise, un brin plus sexy et envoutant par le groupe.

 

God save l'Angleterre, et tout ce qu'elle engendre

Si Alex Turner parvient à jouer sur différents tableaux; c'est avant tout parce que sa voix s'y prête. La voix, bon sang ! Vous savez ce son nasiard et strident qui s'échappe toujours de votre bouche, mais qui parait harmonieux dans la bouche d'une autre. Toujours la voix ! Elle fait une énorme différence cette voix dans un groupe. Pas en terme de qualité vocale. Qui d’ailleurs importe peu. Il n’y a que à ré-écouter la voix ironique de Sid Vicious sur le My Way de Sinatra, la désincarnée de Pete Doherty avec The sweet by and by ou l’aérienne plus moderne de King Krule sur Neptune Estate. Des anglais encore. Peut-être y a t’il une culture de la voix bas-les-couilles dans ce petit pays grand comme une moitié de France. Une envie irrépressible de pratiquer plutôt que d'affronter la lenteur d'un cours de chant. Ou une sorte d’institution qui brise les voix, et les transforment en paroles lourdes de sens. L’Angleterre a toujours été un pays à très lourd potentiel musical.

 

Je vous laisse entre les mains expertes de ce genre de gammes qui font effondrer des civilisations d’une simple vibration. Sans trop en rajouter bien sûr. Bref, des sons de plus à placer dans un carquois musical déjà bien remplit, et de suivre ces groupes qui ne demandent qu’à être écoutés attentitvement. Si un égo peut nuire à une carrière musicale, attendons de voir si celui-ci à encore de la place pour une dernière bouffée d’hélium. La plus prodigieuse jamais prise !

See you soon, Space Cowboy

*nom d'un mouvement pop des années 60 à cheval entre le twist et le rock anglais, mais adapté à un format français. Sylvie Vartan, Françoise Hardy ou encore Johnny Hallyday en sont des représentants.

**guitare qui soutient une voix ou un autre instrument.

 

Simon RENIER