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Le Zen et son influence sur le cinéma japonais

     Bonjour !

Avant toutes choses, pour ceux qui suivent mes articles, toutes mes excuses pour mon absence de la semaine dernière. Les temps sont durs et un surplus de devoirs à rendre m'a mis dans l'impossibilité de rédiger ma chronique. J'espère que vous ne jugerez pas nécessaire que je pratique le hara-kiri et je vous invite à partir directement dans la suite de mon diptyque consacré au courant bouddhiste Zen.

Sonatine (Takeshi Kitano, 1993)

     Un cinéma imprégné de Zen.

Lorsqu’on réalise une œuvre, on rend forcément compte, et ce consciemment ou non, de la culture dans laquelle on baigne. Tout comme les œuvres occidentales gardent des traces du catholicisme, les œuvres japonaises se voient influencées par la religion bouddhiste, et plus particulièrement par le courant Zen. C'est ce que je vais chercher à voir en m'intéressant à deux auteurs phares de cette cinématographie japonaise.

Avant d'aller plus loin, je vous invite à jeter un œil à mon précédent article sur le sujet : Le Zen, une pensée qui imprègne la culture japonaise, si ce n'est pas déjà fait. Je m'efforçais dans cet article de définir au mieux les traits les plus importants de ce courant de pensée. Puisque nous allons ici en étudier l'influence, il me paraît intéressant d'en regarder la nature au préalable. Il pourrait certes bien se lire à part, mais vous risquez de passer à côté de quelques trucs. A vous de voir !

     Miyazaki, encore et toujours !

telegraph.co.uk

Plus la peine de le présenter, Hayao Miyazaki est une figure majeure de l'animation japonaise, notamment détenteur d'un record au Box-Office japonais avec Princesse Mononoke (record désormais battu par le très prometteur Your Name, de Makoto Shinkai tout juste sorti au Japon et sur lequel nous ne manquerons pas d'écrire). Cela fait déjà la deuxième fois qu'on parle du bonhomme dans mes articles. J'espère que comme moi, vous ne vous en lassez pas. En même temps, qui de mieux pour représenter le cinéma japonais que ce maître de l’animation ? Pas d'objection ? Très bien, c'est parti !

Alors, commençons par nous poser une question : qu'est-ce qui nous fait aimer un Miyazaki ? Une animation minutieuse, un imaginaire féerique, multiple et foisonnant… mais aussi tout un tas de scènes apaisantes, comme suspendues dans le film. L'avion de Porco Rosso dans les nuages, le trajet en train dans Le Voyage de Chihiro, ou encore le repos sous la Fukaï de Nausicaä de la Vallée du Vent : autant de scènes où la narration est ralentie à outrance, jusqu'à disparaître au profit de l'image. De la contemplation d'un paysage.

C'est ça le Zen ! Des personnages plongés dans le silence, une musique légère ou inexistante, des moments contemplatifs plus que narratifs. Comme les moines Zen qui s'exerçaient à saisir la beauté de l'instant dans les haïkus, Miyazaki excelle ici à saisir à travers ces scènes la beauté et la sérénité qui se dégagent d'un paysage. Ici, l'image se suffit à elle-même. Ce qui est de moins en moins courant dans le cinéma hollywoodien actuel, dans lequel la narration est systématiquement mise en valeur, ce qui entraîne l’overdose d'action que l'on peut ressentir dans le cinéma d’aujourd’hui.

D'autres idées se dégagent de ces scènes : celle du silence propice au recueillement et à la méditation, ou même encore celle de proximité avec la nature. C'est le cas par exemple dans la scène de Nausicaä de la Vallée du Vent que j'ai citée plus haut : le recueillement permet ici de mieux voir la beauté de la nature que Miyazaki tient à préserver.

brunch.co.kr - Nauicaä de la Vallée du Vent (Hayao Miyazaki, 1984)

     Takeshi Kitano et sa temporalité subjective.

asianwiki.com

Nous parlerons probablement davantage de Kitano dans un prochain article mais, pour faire court, c'est, entre autres, un réalisateur assez spécialisé dans le film de Yakuzas (la mafia au Japon), et qui est notamment l'auteur du très cool Aniki mon Frère (2000). Mais Kitano ne fait pas des films de Yakuzas comme à l'accoutumée, bourrés d'action et d'échanges de tirs. De son propre aveu, la différence entre ses films et les autres du même genre « c'est le poids de chaque balle de revolver. Ailleurs, les personnages tirent et tuent beaucoup trop, ça ne signifie plus rien ». Kitano évite ainsi la banalisation de la mort, qui n’en devient alors que plus violente et éprouvante pour le spectateur. D'autant plus qu'ici on n'use pas de ralentis ou autres musiques lancinantes pour la souligner : un plan fixe sans musique suffit et la violence de la mort se suffit à elle-même.

Ce qui va nous intéressr dans la filmographie de Kitano, c'est la notion de temporalité subjective. La temporalité, c'est la gestion du temps diégétique (ou temps du récit) dans un film. Normalement, on essaye de la manipuler pour qu'elle soit optimale pour la compréhension du film. Kitano pourtant ne se préoccupe pas forcément de savoir si la compréhension du récit est facile ou non. Bien au contraire, il se permet de faire durer des scènes plus que d'autres sans qu'elles aient un véritable intérêt narratif, simplement parce qu'elles traduisent mieux l'essence du film.

tmdb.org

Dans le film Sonatine (1997) par exemple, les scènes qui nous présentent les interactions entre les différents gangs de Yakuzas sont très vite éclipsées. Ainsi, le film ne nous donne pas le temps de bien comprendre le contexte du récit et tout reste flou. Après ça, de longues scènes de jeux et de rigolade sur une plage d'Okinawa (une petite île tout au sud de l'archipel japonais) sont étirées au maximum, alors qu'elles ne font que très peu avancer l'intrigue. Si Kitano insiste sur la longueur de cette scène, c’est précisément parce que c’est là que se trouve l’essence même de son récit, sur cette plage apparemment paisible où la mort n’est jamais bien loin. C'est là qu'on peut parler de temporalité subjective !

Kitano sait aussi saisir l’instantané, comme dans cette autre longue scène où les yakuzas en retraite se battent fictivement sur la plage avec des feux d'artifice. En plus de ça, le film s'apparente à un kôan (une question qui paraît paradoxale mais qui invite en fait à la méditation). Là non plus, on ne nous donne pas toutes les clés pour comprendre la trame scénaristique : la vérité ne se dégage pas du narratif mais de l'absence de narratif.

cine-asie.fr

     Pour finir.

Encore une fois, le sujet est vaste et vous pouvez continuer à creuser si ça vous intéresse. Je vous invite chaleureusement à aller voir les films que j'ai abordés ici. Allez découvrir Kitano, c'est génial ! Sinon, le but de cet article que j'espère avoir atteint, c'est de vous donner quelques clés pour mieux comprendre le cinéma japonais. En connaissant mieux le Zen, vous serez plus susceptibles d'en trouver les traces dans les œuvres japonaises et vous comprendrez ainsi mieux ces mêmes oeuvres. Aussi, il n'est pas exclu que je fasse un jour le même genre d'article à propos du shintoïsme.

Sur ce je vous souhaite de bonnes vacances et je vous dis à la semaine prochaine pour un nouvel article Japon !

Simon MORGAN